SCIENCES SOCIALES (PRÉHISTOIRE DES)


SCIENCES SOCIALES (PRÉHISTOIRE DES)
SCIENCES SOCIALES (PRÉHISTOIRE DES)

Les sciences sociales sont fréquemment aujourd’hui l’objet d’un double discours. Tantôt, devant le relatif échec de la croissance quantitative, on se préoccupe de revenir de la Lune pour enfin mieux aménager la Terre, et on se tourne avec un espoir naïf et excessif vers cet ensemble des sciences sociales jugées insuffisamment développées. Tantôt, dans ce même effort de reprise par l’homme de sa destinée contre ce qui est vu comme une aliénation techniciste et scientiste, les sciences sociales représentent le nouveau Léviathan: on y voit des savoirs entièrement asservis aux différents pouvoirs et recelant des potentialités machiavéliques d’asservissement et de manipulations. Cet autre discours, composé pour part à peu près égale d’exactitudes, d’exagérations, de contrevérités et de banalités, fait florès dans les pays occidentaux depuis les années 1965; il est, en revanche, remarquablement absent dans la plupart des pays communistes. Or ce second discours se nourrit lui-même d’une singulière contradiction: curieusement, la menace représentée par les sciences sociales est jugée d’autant plus dangereuse qu’on les classe plus bas, jusqu’à les exclure sur l’échelle épistémologique implicite de la scientificité. Ce qui équivaudrait à dire que plus un instrument de destruction est rudimentaire, fruste et de faible portée, plus il est dévastateur.

L’actuel discours manichéen sur les sciences sociales repose, en fait, sur deux postulats rarement explicités qui se caractérisent par une négation absolue de l’historicité. Il suppose d’abord (pure vue de l’esprit) un développement en quelque sorte « frontal » des sciences sociales, susceptible d’être légitimement et globalement opposé à celui d’un autre ensemble fictif, et supposé quant à lui cohérent, qui comprendrait dans leur totalité les sciences de la matière, de la Terre et du monde vivant. Les premières seraient au mieux descriptives et classificatoires, toutes les autres étant nomothétiques. Or on sait que bien des sciences dites exactes – la minéralogie, la géologie – demeurent platement descriptives, tandis que des sciences sociales comme l’économétrie ou la démographie ont acquis quelque titre au statut de sciences nomothétiques.

Le second postulat inavoué du discours manichéen est, épistémologiquement et sociologiquement, beaucoup plus important. Tout se passe, en effet, comme si les sciences sociales étaient, sous leur forme actuelle, le fruit ainsi que le signe des derniers développements des sociétés modernes. On voit communément en elles, pour le meilleur ou pour le pire, le produit récent et la marque du stade ultime des sociétés les plus avancées: de là sans doute, devant cette subite innovation supposée, cette fascination faite de crainte et d’espoir mélangés, cette impression confuse de puissance et de fragilité. Écrire l’« histoire des sciences sociales » et en retracer la « préhistoire », c’est, au contraire, s’efforcer de rappeler contre les préjugés quelques humbles et tenaces vérités.

On a pu dire à juste titre des sciences sociales qu’elles étaient filles de Mars et de Mercure plus peut-être que de Minerve: à ce titre elles sont associées, depuis les temps les plus reculés, aux fonctions de lutte, d’échange et de reproduction essentielles à toute société. Peut-être n’y a-t-il jamais eu de société indifférente à la connaissance exacte, précise et détaillée, c’est-à-dire sinon objective et rationnelle du moins utilitaire, d’elle-même, pas plus en tout cas que de société sans cosmologie ni technologie. On ne saurait sans abus inexcusable ou ignorance impardonnable persister à faire des sciences sociales le produit soudain et pervers des technostructures les plus récentes, les plus complexes et efficaces et, partant, les plus oppressives. Montrer, au contraire, l’enracinement des sciences sociales dans le passé de l’humanité, c’est éviter de funestes illusions et mieux comprendre ces sciences pour mieux s’en servir.

1. Sciences sociales, recherches sociales et quantification

Il convient de réserver le terme de « sciences sociales » – au sens de « sciences du comportement » – aux disciplines qui ont pour objet des opérations contrôlées et critiques d’exploration des faits humains collectifs dont la visée explicative est délibérément nomothétique, voire modélisante et systémique, à la rigueur structuraliste, mais R. Boudon a fait suffisamment justice du terme dont la polysémie dépasse le tolérable. Contrairement aux sciences dites humaines, les sciences proprement sociales s’attachent moins à la subjectivité inviolable et à l’histoire irréductible qu’à l’analyse la plus rigoureuse possible, mathématique si faire se peut, de processus identifiables et reproductibles dont les multiples combinaisons, généralement imprévues par les acteurs sociaux eux-mêmes mais parfaitement reconstructibles, donnent naissance à des types distincts, reconnaissables et analysables, sans réductionnisme aucun, de configurations sociales et de changement social.

L’histoire des sciences de la nature a depuis assez longtemps déjà, mais non sans mal, acquis droit de cité. Il n’en va pas de même pour l’histoire – et encore moins la préhistoire – des sciences sociales, qui est très largement négligée tant par les historiens que par les praticiens. Cette carence affecte surtout les recherches sociales effectivement entreprises ou envisagées dans le passé. On entend ici par recherche la mise en œuvre sur un aspect précis de l’univers social de procédures d’investigation codifiées, c’est-à-dire explicitées et contrôlées, autorisant soit l’inférence et la généralisation à partir de données d’observation, soit la reconstruction de situations aussi proches que possible du réel en particularisant des modèles simplifiés et abstraits, donc plus généraux. C’est donc une autre préhistoire et une autre histoire des sciences sociales que l’on voudrait esquisser ici: non celle des doctrines et des théories qui, dans le prolongement de la tradition de l’histoire de la philosophie, figure en assez bonne place dans les histoires de la culture; mais celle, plus modeste, plus ardue, plus exigeante, des entreprises de recherche sociale sous l’aspect de leurs présupposés, de leur objet, de leurs méthodes et techniques, de leurs résultats.

On aura évidemment garde aussi de n’oublier les acteurs: individus, groupes, organisations et institutions; l’histoire des recherches sociales est nécessairement aussi une histoire sociale.

Même ainsi limitée à des modèles explicatifs rigoureux et soucieux de se confronter avec le réel, la littérature à envisager demeure à la fois immense et disparate. C’est ainsi qu’en retraçant la préhistoire et l’histoire du modèle des « effets pervers » ou « effets de composition », R. Boudon peut faire appel à des auteurs aussi divers que Thucydide (modèle des « structures à équilibre déficient » dans La Guerre du Péloponnèse ), Bossuet, Mandeville, Rousseau, Smith, Tocqueville et Marx. La nature qualitative de chacun des modèles invoqués n’affecte en rien ni leur rigueur, ni leur pouvoir explicatif. Mais ce qui est possible pour un modèle particulier n’est guère concevable pour les recherches sociales dans leur ensemble. On mettra donc l’accent sur les recherches sociales qui comportent un effort de quantification.

2. Les premières connaissances concrètes et quantifiées du social

Le souci de compter et de se compter remonte aux plus anciennes civilisations connues. On ne le rappelle pas ici par goût de l’exhaustivité mais pour mieux montrer l’illusion de séparations trop précises: celles de la périodisation certes, avec des surgissements bien identifiés et des révolutions qualitativement radicales et radicalement datées; celles aussi que l’on dresse entre le savoir et les savoir-faire, entre les sciences et les techniques. Très longtemps avant que se constitue une « arithmétique politique » aux connotations encore pratiques mais qui donnera naissance à plusieurs sciences sociales distinctes, on relève les traces de ce qu’on peut appeler un « art social » ou, sans excès d’anachronisme, une « technologie sociale » ou « expertise sociale » qui supposent l’existence de bureaucraties (sinon de véritables technocraties) dont le double but, concernant la société, est de savoir afin de pouvoir.

Ainsi en est-il de l’idée et des tentatives de dénombrement dans les cités-États et les grands empires de l’Antiquité. D’excellents auteurs ont adopté dans des ouvrages très accessibles (G. Pieri, 1968; M. Reinhard, A. Armengaud et J. Dupâquier, 1968; J. Hecht, 1977) un ordre d’exposition commode qu’on se contentera de reprendre. La civilisation de Sumer, l’une des plus anciennes qui nous soient connues (VIe-fin du IVe millénaire av. J.-C.), a laissé des tablettes d’argile portant en caractères cunéiformes des listes de biens et de gens dénombrés selon une numération sexagésimale. Ensuite, vers 3000 avant J.-C., des États s’organisent du Nil à l’Indus. Le souci du nombre et la science arithmétique apparaissent à peu près au même moment, mais pas dans toutes ces civilisations simultanément ni avec la même emprise. Certains auteurs ont cru pouvoir affirmer au sujet de ces civilisations que « celles de l’Indus demeurèrent étrangères au souci statistique, qui fut pourtant commun à la Mésopotamie, à l’Égypte et à la Chine » (M. Reinhard et al., p. 23, 1968). Cela n’est sans doute vrai que pour les civilisations de l’Indus des IIIe et IIe millénaires: pour l’Inde du IVe siècle avant J.-C., l’Artha ごâstra de Kautilya (M. Dambuyant, 1971) révèle un souci de science de la société au sens large et de statistique au sens strict qui classe l’auteur au niveau de Machiavel et de Vauban (J. Hecht, pp. 27 et 28, 1977).

Les civilisations du Nil et de l’Euphrate

La Mésopotamie émergeant du Déluge vers l’an 3000 avant J.-C. apporte une civilisation développée, une population nombreuse, une science des nombres poussée servant de support à l’astronomie – le calendrier lunaire se perfectionne peu à peu en s’appuyant sur les mouvements solaires – mais appliquée aussi à une meilleure connaissance des éléments constituants de la société. L’État recensait périodiquement les imposables et leurs biens. On sait que l’opération administrative et fiscale avait aussi une valeur religieuse qui se retrouve en Israël et à Rome. Sur les tablettes de Chagar Bazar, le même terme signifiant à la fois « purifier » et « recenser » figure sur des comptes mentionnant les quantités de denrées alimentaires comme offrandes rituelles à l’occasion d’un dénombrement. À vrai dire, il n’y a rien d’étonnant dans cette union intime du rite, du mythe et du fait positif (cf. C. Morazé, 1975, par exemple). Cependant, la comptabilité sociale ainsi entreprise demeure limitée dans son extension: en effet, si certains fragments ont fourni des listes détaillant les membres d’une famille ou d’une maisonnée, rien ne subsiste qui s’applique à un quelconque ensemble politique, et moins encore à l’État, si ce n’est des listes de contingents armés (Sainte-Fare Garnot, 1958) ou de tués et de prisonniers.

Autre civilisation fluviale, l’Égypte antique disposait à la même époque d’une numération plus fruste mais permettant d’atteindre le million d’unités, ainsi que d’un calendrier solaire; on savait observer les astres, mesurer les crues du Nil et en anticiper les conséquences sur le niveau des subsistances – l’expression de « Nil bas » était lourde de menaces. Les « Admonitions d’un vieux sage » contiennent des descriptions de famines dues à la guerre et de leurs conséquences directes et indirectes sur le niveau de la population: « Les femmes sont stériles, on ne fait plus d’enfants »; deux processus fondamentaux sont ainsi juxtaposés: la stérilité due à l’épuisement physiologique et « la volonté de ne pas créer », ce qui confirmerait la pratique de la contraception dès cette haute époque.

Les recensements semblent avoir été en Égypte plus réguliers et plus généraux qu’en Mésopotamie. Une inscription datant d’environ 2900 avant J.-C. (pierre de Palerme, Ire dynastie) fait allusion à un recensement de personnes. Viennent ensuite des preuves de recensements biennaux sous la IIe dynastie, et même annuels sous la VIe. À ces premières attestations d’opérations de nature fiscale s’ajoutent, sous les XIIe et XIIIe dynasties, des indications destinées à une utilisation militaire. Les deux types de données, fiscales et militaires, sont réunies dans une même opération sous la XVIIIe dynastie. Des recensements portant sur l’ensemble de la population auraient aussi été opérés, semble-t-il, si l’on en croit des listes retrouvées qui détaillent dans certains cas particuliers (familles de soldats ou de travailleurs) les familles et les occupants des maisons. Qu’en était-il du mouvement de la population? Il semblerait que les naissances aient été enregistrées au moins à partir du début du XIIIe siècle, si l’on en croit l’anecdote relative aux garçons nés le même jour que Ramsès II, que Séthi Ier fit élever à ses frais et dont il forma une garde particulière pour son fils. Toutefois, le chiffre des garçons nés en un jour fourni à cette occasion (1 700) correspondrait pour nos démographes à environ 1 200 000 naissances annuelles, ce qui paraît tout à fait sujet à caution.

Ces quelques épaves sont infiniment précieuses pour qui veut rechercher les plus lointaines origines des tentatives pour établir une comptabilité sociale et créer ainsi les conditions mêmes d’existence de sciences sociales positives. Mais la quasi-totalité de l’édifice statistique dont l’existence nous est ainsi attestée a pratiquement sombré. Au risque d’anticiper sur les développements ultérieurs de la comptabilité sociale, il est intéressant de noter ici que les seules évaluations globales de population dont nous disposions pour l’Égypte antique sont dues à des géographes, ethnographes, mémorialistes et historiens grecs et judéo-romains des époques hellénique, hellénistique et romaine: Hécatée d’Abdère et Diodore de Sicile (VIe-Ve siècles et Ier siècle av. J.-C.), qui donnent rétrospectivement pour l’Égypte pharaonique 7 millions; Hérodote, dont l’estimation de la population de l’Égypte de Cambyse (IVe siècle) est moitié moindre, et, au Ier siècle après J.-C., l’historien judéo-grec et politicien judéo-romain Flavius Josèphe, qui fournit le chiffre de 7 millions et demi d’habitants, plus environ 700 000 à Alexandrie.

Israël

Dans la Bible la comptabilité sociale – ou plutôt ce qui peut passer pour tel, et c’est là le problème – occupe une place centrale et, en raison même de cette centralité, parfaitement paradoxale. D’une part, les Nombres donnant leur titre à l’un des livres de la Bible, le populationnisme qui s’y trouve ouvertement professé dès la Genèse et, même a contrario, dans les Proverbes (XIV, 28: la nation nombreuse fait la gloire du Roi; lorsque le peuple diminue, c’est la ruine du Prince) est en principe un élément, absent comme on le verra de la tradition gréco-latine, puissamment favorable aux entreprises de dénombrement. Celles-ci sont effectivement mentionnées à plusieurs reprises. Un premier recensement opéré dans le Sinaï est mentionné deux fois (Nombres, I, 2, et Exode, XXX, 12-15). Quarante ans après la sortie d’Égypte, un autre recensement a lieu dans la plaine de Moab (Nombres, XXVI, 1, 26 et 51). Le troisième recensement est effectué sous le règne de David; il se trouve lui aussi relaté, comme le premier, à deux reprises et sous deux formes différentes, dans le deuxième livre de Samuel et dans le deuxième livre des Chroniques.

Le paradoxe vient de ce que les chiffres donnés pour des époques différentes concordent alors qu’ils devraient diverger, et, à l’inverse, que des versions d’un même épisode divergent significativement alors qu’on s’attendrait plutôt à les voir concorder. Pour le premier recensement dans le Sinaï nous avons deux versions nettement divergentes: dans les Nombres, c’est Yahvé qui ordonne à Moïse « le recensement général de toute la communauté des enfants d’Israël... », mais dans l’Exode il est bien précisé en revanche (XXX, 12-15) que, lorsque Moïse fera le recensement de ceux qui doivent être dénombrés, « chacun d’eux paiera à Yahvé le rachat de sa vie, afin que ce dénombrement n’attire pas sur eux une calamité ». Quant au troisième recensement, les deux relations en sont encore plus directement opposées terme à terme, puisque, dans le deuxième livre de Samuel, Dieu lui-même ordonne le recensement, ce qui ne va d’ailleurs pas sans soulever des problèmes (Joab, chef d’état-major de David, s’oppose à l’opération par crainte des représailles de Dieu, qui, finalement, propose à David en contrepartie le choix entre trois ans de famine, trois mois de défaites ou trois jours de peste). Toutefois, dans le premier livre des Chroniques, l’initiative vient de Satan, mais David prend sur lui toute la responsabilité de cet acte et, après avoir offert des sacrifices à Dieu, il est pardonné.

Mais l’essentiel est bien évidemment la valeur symbolique des nombres avancés, valeur éminemment religieuse et sacrée. Il faut être constamment conscient de cette extraordinaire magie du nombre que l’on rencontre sans cesse associée aux prophétismes et aux utopies, de la Bible au pythagoriciens, à Platon, à l’Apocalypse, jusqu’à l’extraordinaire combinatoire des passions de Fourier. De nos jours encore, en France tout au moins, le monopole qu’exercent les agences d’État et surtout l’I.N.S.E.E. (branche du ministère de l’Économie) sur la collecte et la diffusion des données essentielles de la comptabilité nationale conduit au soupçon permanent que si tout ce qui est publié est exact, tout ce qui est exact n’est pas publié. Quoi qu’il en soit, la quantification, opération hautement équivoque, entretient puissamment les rêves et les craintes, les mythes, les anticipations et les utopies. Elle leur confère une très forte crédibilité symbolique. Cette fonction de légitimation durera jusqu’à la Renaissance où elle prendra d’ailleurs une vigueur toute nouvelle.

Inversement, l’idée de malédiction attachée au recensement marquera fortement la chrétienté: saint Ambroise et saint Augustin condamneront le péché d’orgueil commis par David. Les nations chrétiennes occidentales n’en accepteront le principe qu’avec difficulté, comme en témoigne, au XVIIIe siècle, la résistance acharnée opposée par les diverses Églises protestantes britanniques au principe du census (Cullen, 1975; J. Dupâquier, 1977).

La machine à recenser chinoise

L’expression de « machine à recenser » est empruntée à J. Hecht (1977), dont l’exposé s’appuie entre autres sur les travaux de M. Cartier et P. E. Will (1972) et de S. Sterboul (1974). Populationniste comme tous les régimes de la haute Antiquité et singulièrement Israël, l’Empire du Milieu a eu, en outre, très tôt conscience de la nécessité et de l’utilité de se dénombrer. Le plus remarquable ici est moins la précocité somme toute relative (recensement des terres et des gens dès 2238 av. J.-C. après une grande inondation) que l’extraordinaire continuité de l’effort de recensement. Depuis l’époque pré-impériale (IXe siècle av. J.-C.), durant laquelle l’école de Confucius vers le VIe siècle avant J.-C. accordait au recensement une extrême importance, à en croire les honneurs rendus à ses agents, jusqu’à la série homogène et continue de 1750 à 1850 de notre ère, à travers des vicissitudes diverses, l’effort de comptabilité sociale n’a pas connu d’interruption. Sans entrer dans les détails subtils distinguant les compétences respectives du grand directeur des multitudes (cartes du royaume et nombre des habitants) et du sous-directeur des multitudes (répartition selon les neuf classes de la population avec ventilation par âge, conditions [?] et état de santé), il faut surtout souligner que, compte tenu des sous-déclarations et du fait que les seuls contribuables (estimés à 65 p. 100 de l’effectif total) étaient recensés, les chiffres obtenus s’expriment en dizaines de millions, ce qui supposait une organisation d’une ampleur considérable.

À partir de l’époque impériale (les Han, 200 av. J.-C.), on a pu classer les recensements en quatre types principaux:

– pour la conscription (guerre et travaux publics) sous les Han (200 av. J.-C.-200 apr. J.-C.);

– distribution des terres, pour encourager la production agricole et restreindre les grands domaines (221-959 apr. J.-C.);

– dans un but purement fiscal, la notion de feu l’emportant sur les autres (960-1368) et permettant aujourd’hui d’évaluer la population de l’Empire à 100 millions vers 1100, 110 à 120 millions vers 1200 (les Mongols auraient imposé, d’après A. Armengaud et al. [1968], des relevés très stricts de population par famille, affichés à l’entrée des maisons, et dont il ne subsiste rien);

– de 1368 à 1644 (époque des Ming) fonctionne à plein une « admirable machine » à recensement reposant sur la rédaction de registres décennaux indiquant nom, âge et profession. On ne peut manquer d’être frappé par le contraste avec l’Europe occidentale où, à la fin du Moyen Âge et au début de l’âge classique, déclarations et essais n’aboutissent qu’à des résultats lacunaires. C’est au contraire lors de l’essor de la comptabilité sociale occidentale (vers 1644) que l’Empire du Milieu entre dans une période de flottement.

Enfin, en 1775, à l’époque où l’abbé Terray (1772) ordonne en France aux intendants de faire établir, à partir de l’année 1770 incluse, une statistique du mouvement de la population, on revient au système dit pao-chia qui, outre la tenue des registres décennaux antérieurs à 1644 avec nom, âge et profession, impose l’apposition pratiquée avant 1368 sur toutes les maisons de placards indiquant le nombre des occupants, leur sexe, âge et profession, et le montant de leurs impositions. (Rappelons, à ce propos, que le principe de la publicité des impositions, joint à l’exigence de transparence des revenus, suscite encore aujourd’hui de grandes réserves.) La série démographique chinoise ainsi obtenue est en tout cas homogène et continue de 1750 à 1850, alors que la comptabilité sociale des pays occidentaux traverse simultanément durant ces cent années les secousses économiques et sociales de la révolution industrielle ainsi que les remaniements administratifs continuels dus au renouvellement constant du personnel politique (M. Reinhard, 1950; J.-N. Biraben, 1970 et R. Le Mée, 1975, pour la France; M. J. Cullen, 1975, pour la Grande-Bretagne, et E. Vilquin, 1977, pour l’ensemble des pays occidentaux).

On sait qu’à partir de 1560 la Compagnie de Jésus, grâce à sa mission portugaise en Chine, sert de véritable médiateur culturel entre l’Empire du Milieu et l’Occident, surtout depuis le séjour en Chine proprement dite (et non seulement à Macao) du père Matthieu Ricci de 1582 à 1610. En France circulait depuis 1616 un mémoire du père Trigault, composé à partir des notes du fameux missionnaire. Beaucoup d’autres suivirent. À deux reprises au moins on relève une incidence directe de ces récits sur les recherches sociales quantitatives.

Tout d’abord Vauban, dans son Projet d’une dîme royale ... (1707), fait à deux reprises une référence explicite aux recensements chinois en invoquant le témoignage du « Père Le Comte, jésuite », membre du premier groupe de six jésuites français arrivés en Chine au début de 1688, auteur des Nouveaux Mémoires sur l’état présent de la Chine (1696), puis en indiquant comment adapter la technique chinoise en France. C’est ensuite, au XVIIIe siècle, Quesnay, dont l’engouement pour Le Despotisme de la Chine , aussitôt systématisé par Mercier de la Rivière (1767), trouve son origine dans une juste appréciation de cette comptabilité sociale. Il accordait, en effet, à la collecte des faits empiriques par questionnaires une certaine importance comme le montrent les Questions intéressantes sur la Population, l’Agriculture et le Commerce proposées aux Académies et autres Sociétés Savantes des Provinces , rédigées par lui en 1758 avec Marivelt et précédées d’un avertissement de Victor de Mirabeau. De fait, les sept premiers chapitres du Despotisme de la Chine (mars-juin 1767) consistent en une description de la science, de l’administration, des lois pénales chinoises, extraite principalement des relations des missionnaires et des voyageurs. Le huitième chapitre (seul reproduit par l’I.N.E.D., [1958] montre fort bien cependant que le libéralisme économique requiert pour un fonctionnement harmonieux une « autorité [qui] doit être unique » et de nature « théocratique ». C’est l’amorce de l’école vers la doctrine qu’accentueront Mercier de la Rivière et Dupont de Nemours, et qui annonce à la fois la rupture ultérieure avec Smith (1776) et surtout la transition progressive et inexorable, avec Turgot et Saint-Simon, vers le positivisme de Comte. La filiation est bien établie par Manuel (1962) qui montre de façon éclatante comment la prétendue « rupture épistémologique » entre les XVIIIe et XIXe siècles européens résiste mal à l’examen. Les idéologues de la fin de l’Ancien Régime et de la Révolution attendaient avec impatience un pouvoir « unique », voire « théocratique », pour exercer en pleine liberté le rôle de technocrates qu’ils revendiquaient: leur participation très active au coup d’État du 18 brumaire et du Consulat le prouve suffisamment. Ils n’ont pas renié le despote: c’est ce dernier qui finalement les a rejetés.

L’Inde et le Japon jusqu’aux Tokugawa

Ce panorama de la comptabilité sociale dans les empires asiatiques ne serait pas complet sans l’Inde, et d’abord le Japon, dont le premier recensement avéré date de 86 avant J.-C. À cette date, un registre permettait de suivre les mouvements de la population. Par la suite, certaines analogies avec la Chine permettent de marquer quelques points de repère.

Au début du VIIe siècle de notre ère, en effet, un dénombrement conduit à estimer la population japonaise à près de 5 millions d’individus. Sans doute ce résultat est-il isolé, mais il précède des relevés plus réguliers et plus complets. En effet, vers le milieu du siècle, la centralisation de l’État consécutive à la réforme de Taika coïncida avec une redistribution des terres qui exigeait une connaissance détaillée de la population. On établit donc un cadastre et des registres d’état civil destinés à être révisés tous les six ans. Les relevés n’étaient pas seulement destinés à l’assiette de l’impôt, mais aussi aux levées militaires. Les familles étaient regroupées par communes et classées selon leurs ressources. L’unité de compte officielle était la « bouche à nourrir », mais on distinguait sexes et groupes d’âge: bébés, enfants, adultes et vieillards.

Au XVIIe et au XVIIIe siècle l’organisation sociale gagna en stabilité et en fermeté, tout en gardant son caractère féodal et en continuant de reposer sur la paysannerie. La paix favorisant les échanges, la production et l’artisanat, la population aurait atteint à la fin du XVIIe siècle 25 millions d’âmes, soit 40 p. 100 d’augmentation en cent ans, proportion remarquable compte tenu des techniques de production. Sous les Tokugawa (XVIIe-XIXe siècle) ont lieu dès 1665 des dénombrements locaux. En 1721 eut lieu le premier dénombrement; cette opération se renouvela tous les six ans. Mais le premier recensement ne porta pas sur toute la population: il excluait les nobles, les Bushi et les plus pauvres. Les seigneurs pouvaient, en outre, ne pas déclarer les enfants de moins de quinze ans, soit une sous-évaluation du quart d’après l’Europe de 1720, ou du tiers eu égard au Japon dans la suite. Enfin, seule la population figurant sur les registres à la mode chinoise était comptée: certains évaluaient le sous-enregistrement même pour les seuls adultes à au moins 10 p. 100. De 1721 à 1846, la population est restée presque stable. Quant aux registres qui ne comportaient pas la structure de la population par âge et n’enregistraient pas son mouvement, ils prouvent néanmoins l’importance que revêtait pour les Japonais la comptabilité sociale bien avant l’ère Meiji.

C’est dans l’Inde du IVe siècle avant notre ère que l’Hindou Kautilya, ministre du roi Chandragupta (313-289), fondateur de la dynastie et du premier empire indien des Maurya (313-326), a rédigé une œuvre extraordinairement originale et en avance sur son temps qui est à la fois un traité de science politique et d’économie, l’Artha ごâstra , c’est-à-dire traité ou science du profit, texte contemporain de la mort d’Alexandre le Grand. Il est à noter que l’empire Maurya, notamment sous A ごoka, vers 250 avant J.-C., réalisa l’unification presque entière des Indes et passa pour avoir été un régime bienfaisant en un temps de prospérité, où l’agriculture fit encore des progrès. Après quoi, la prospérité ne revint qu’au temps de l’empire Gupta, au IVe siècle de notre ère.

Pour Kautilya, l’État doit tout diriger, tout contrôler, à l’aide d’un appareil administratif très étendu complété par l’armée et la police secrète. Il lui faut donc une comptabilité sociale extensive, établie à l’aide d’une méthode dont la minutie a été jugée à bon droit remarquable.

Les civilisations grecque et romaine

L’importance de la Grèce et de Rome dans la préhistoire de l’établissement d’une comptabilité sociale et du développement sur cette base des premières recherches sociales proprement dites apparaît clairement dans la filiation du terme moderne de « recensement », qui dérive en droite ligne du terme latin census et lui a emprunté sa particularité romaine de périodicité quinquennale. Cette filiation est même si forte que la cérémonie religieuse qui clôt l’opération longue et complexe du census romain, dénommée lustrum , a laissé jusqu’à nos jours le nom de lustre à une période de cinq ans.

Toutefois, Rome n’est ni la seule ni la première à avoir connu une telle institution jugée fondamentale, d’une part, de dénombrement, d’autre part, d’enregistrement des noms, des fortunes et de toutes les particularités permettant de classer les citoyens selon un ordre logique (ratio ) déterminant leur degré de participation à la vie civique. Les comparatistes É. Benveniste et G. Dumézil, notamment, voient dans les aspects militaires, économiques et religieux de la grande machinerie du census un héritage peut-être inhérent à toute l’organisation sociopolitique des Indo-Européens. Dériverait-il, comme le suggère Dumézil, de quelque cérémonie d’après la bataille, sorte de « redistribution de cartes » publique et solennelle liée au partage du butin et à une juste distribution du blâme et de l’éloge?

Quoi qu’il en soit, les antécédents grecs de telles opérations de recensement et surtout d’estimation des fortunes (estimer: timân , d’où dérive timè : honneur) sont certains tant sur le plan documentaire (constitutions soit archaïques, comme celle de Solon pour Athènes, soit classiques) que sur celui de la philosophie politique ou de la science politique. Sans examiner en détail l’émergence de la science politique grecque considérée en elle-même, on ne peut que souligner ici la convergence de courants de pensée par ailleurs opposés. Qu’il s’agisse, en effet, de constitutions « utopiques » établies a priori par Platon au IVe siècle pour sa colonie imaginaire de Magnètes (Les Lois , 744 b), ou qu’il s’agisse, à l’inverse, de l’observation empirique par Aristote, vers 340, des quelque 158 États et constitutions connus de son temps, dont seule a survécu dans la Politique celle qui est consacrée à Athènes (dont on verra plus loin l’influence sur la statistique descriptive dans l’Europe des XVIe et XVIIIe siècles), c’est la démocratie tempérée par le cens (timèma ) qui est considérée comme étant le régime le meilleur (Politique , VI, 4, 1318 b, 26). On loue son savant dosage d’éléments aristocratiques et démocratiques, égalitaires et hiérarchiques, qui reflètent un consensus tout en le renforçant, assurant ainsi la cohésion de la cité. Ces arguments sont repris par les auteurs romains du Ier siècle avant J.-C., plus particulièrement par Cicéron (cf. notamment De Republica , I, 43). Si différentes que soient les civilisations grecques et romaines quant à la place et au développement des mathématiques pures, de la philosophie et de la science politique, d’une part, des statistiques et de l’administration, d’autre part, il a paru utile de souligner ce trait commun: la place centrale accordée aux institutions de comptabilité et de hiérarchie sociales.

La comptabilité sociale et les dénombrements à Athènes

Outre les données d’ordre fiscal et militaire disponibles en Grèce comme dans les États du Moyen-Orient, Athènes jouit de dispositions lui permettant de mieux connaître sa population que les autres cités grecques. À chaque naissance, rapporte Aristote (Économiques , II), on offrait à la prêtresse d’Athéna une mesure de froment, et à chaque décès une mesure d’orge. Les Athéniens tenaient, en outre, une sorte de registre d’état civil: chaque année, le troisième jour de la fête des Apatouries, on enregistrait les enfants nés au cours de l’année précédente. Dans certains dèmes un double était dressé. À la dix-huitième année s’effectuait l’inscription en qualité de citoyens et l’on dressait le catalogue des hommes en âge de porter les armes. D’autre part, parmi les non-citoyens, les étrangers ou métèques étaient dénombrés par leur impôt particulier, qui se payait par tête. Enfin, à l’occasion, des dénombrements étaient prescrits: ils portent le plus souvent sur les citoyens, autrement dit les hommes de plus de dix-huit ans, donc en âge de porter les armes.

Les seules données sûres et complètes qui nous soient parvenues proviennent du dénombrement relativement tardif de Démétrios de Phalère, qui compte 21 000 citoyens vers 310 avant J.-C. Les chiffres antérieurs permettant d’esquisser une tendance sont plus sujets à caution. D’Hérodote au début du Ve siècle à Aristophane et plus tard Platon, on trouve le même chiffre rond et immuable de 40 000, ce qui inspire d’autant moins confiance qu’il apparaît dans des écrits à caractère fort peu démographique. On ne peut donc guère y voir qu’un ordre de grandeur. Une reconstitution historique minutieuse de J. Labarbe, fondée sur les équipages de la marine et la distribution de parts de dix drachmes, d’après le nombre précis des combattants athéniens présents à Salamine, donne une fourchette précise d’estimation pour l’ensemble des citoyens se situant très près de 37 000 en 480. Entre les deux dates le déclin n’est pas douteux. Il s’explique par la peste de 430-427 (dont la nature exacte est discutée), qui aurait emporté le quart de la population d’après Thucydide, par l’émigration de 322 et enfin par la guerre. Le recensement de 310 est seul à mentionner la masse esclave, qu’il fixe globalement, tous sexes confondus, à 400 000, chiffre qu’aucune base sérieuse ne permet de critiquer. L’ensemble de la population libre (citoyens et étrangers ou métèques compris) ne peut être appréhendé que par des moyens comparatifs et rétrospectifs aléatoires qui le situent aux environs de 200 000 pour l’Attique en 460-430, et sans doute moins de 100 000 vers 310. Comme pour les citoyens, c’est un constat de déclin.

Il n’en est que plus intéressant de constater la priorité longtemps accordée dans la pensée grecque à la détermination théorique et au maintien effectif d’un niveau idéal ou optimal de la population. L’attachement signalé plus haut à la démocratie tempérée ou censitaire permet de comprendre que l’idéal ait été la stabilité d’un petit nombre, seul compatible avec le jeu normal et effectif de telles institutions. C’est ainsi que Platon, après avoir affirmé que « ce qu’il faut fixer en premier lieu, c’est le volume numérique de la population, de combien de personnes il est besoin qu’elle se compose. Après quoi, il y a lieu de se mettre d’accord sur la répartition des citoyens et sur le nombre des sections selon lesquelles ils doivent être divisés, ainsi que sur le nombre des individus dans chaque section », fixe pour des raisons pratiques le nombre des chefs de famille à 5 040, soit un total de 60 000 citoyens, et précise les moyens propres à maintenir la population à ce niveau. C’est seulement vers 150-140 avant J.-C. que l’historien grec Polybe mentionne et dénonce le manque d’hommes ou plutôt de population (oliganthropia ) qui frappe la Grèce de son temps (Histoires , XXXVIII, 4), appelant de ses vœux un renouvellement des mœurs et une législation appropriée.

Le census romain et la table de mortalité d’Ulpien

Avec les notions bibliques et les pratiques chinoises connues à partir du XVIIe siècle en Europe occidentale à travers les rapports divers des missionnaires, ce sont les concepts et les usages romains qui ont le plus fortement influencé la naissance en Occident de la comptabilité sociale et des recherches sociales quantifiées. La tradition remontant à Tite-Live (I, 42, 4) attribue au roi Servius Tullius (578 à 534 av. J.-C.) l’institution du cens obligatoire sous peine de prison et de mort. D’après Dumézil, le terme romain de census aurait une acception sociopolitique à la fois plus étendue, plus contraignante et plus explicite que celle du grec timèma : le verbe censere , rapproché d’une racine sanscrite çams , qui renvoie elle-même à un indo-européen cens , prend le sens de « situer un homme ou un acte ou une opinion à sa juste place hiérarchique, avec toutes les conséquences pratiques de cette situation, et cela par une juste estimation publique, par un éloge ou un blâme solennel ». L’adéquation entre le nomen (titre) attribué à chaque citoyen au terme de sa declaratio auprès des magistrats (censores ) chargés du census , et sa place effective dans la hiérarchie de la cité (participation aux assemblées, statut fiscal et obligations militaires) est donc très étroite. La régularité du census, son extension hors de Rome par la lex Iulia municipalis promulguée en 89 avant J.-C. et astreignant chaque citoyen à l’enregistrement dans sa ville d’origine, la présence effective à Rome étant encore socialement souhaitable au temps de Cicéron, ainsi qu’à la communication des renseignements demandés sous peine de la confiscation des biens et de la perte de la liberté (Denys, IV, 15, 16) expliquent l’importance croissante de l’institution et, par voie de conséquence, de la charge des deux censeurs. Sous leurs ordres fonctionnait une bureaucratie disposant de locaux permanents et d’archives.

L’arsenal de la comptabilité sociale romaine se complète sous le principat d’Auguste avec les lois Aelia-Sentia de 4, et Papia-Poppaea de 9 après J.-C., qui introduisent une réforme fondamentale: désormais les citoyens, dans l’intervalle des recensements et en leur absence, doivent déclarer soit à Rome auprès des magistrats, soit dans les provinces auprès des gouverneurs, leurs enfants nés libres (y compris par conséquent les enfants nés d’esclaves). Les déclarations étaient consignées dans des registres auxquels il était désormais possible de recourir directement pour l’établissement du census. Ainsi, même si ces registres n’étaient pas destinés explicitement à des récapitulations, le mouvement de la population (et non plus seulement son état comme par le census seul) se trouvait de facto enregistré. Enfin, des copies conformes étaient délivrées comme de nos jours à ceux qui en avaient besoin, et les papyrus d’Égypte en contiennent une demi-douzaine. Les décès eux aussi étaient enregistrés.

La base de toute reconstitution du niveau de la population des citoyens mâles adultes d’après le census repose sur les trois recensements en 28 et 8 avant J.-C., puis en 14 transmis dans les Res Gestae ... (8, 2; 8, 3; 8, 4) d’après l’inscription d’Ancyre (Ankara). Des historiens modernes comme Frank ou Brunt ont rassemblé les données fournies par l’historiographie romaine de langue grecque ou latine et retracé ainsi les étapes de l’extension de la civitas romana de 130 000 en 508 (Denys, V, 20) à 4 937 000 en 14 après J.-C. (Res Gestae , 8, 4). Le contraste avec Athènes est on ne peut plus frappant.

Enfin, c’est évidemment d’après les actes de décès qu’a été construite au IIIe siècle après J.-C. la table de mortalité du juriste Ulpien, qui représente à ce jour, historiquement, le premier raisonnement sur la probabilité de la durée de la vie humaine. Transmise par Macer, elle a été incorporée dans le Digeste composé sous Justinien. Le contexte juridique de son apparition permet de penser que, comme quinze siècles plus tard en Angleterre, en France et dans les Provinces-Unies, elle fournissait la base du calcul de diverses pensions alimentaires. On peut faire deux remarques à ce propos. Il est remarquable tout d’abord que la table d’Ulpien, qui donne pour des tranches d’âge choisies la durée de vie probable (calculée sur la médiane), peut être extrapolée par le biais des coefficients de mortalité et que ses paliers se juxtaposent alors de manière très satisfaisante avec les courbes d’un modèle type récent, celui de Lederman, qu’il s’agisse de la courbe de la durée de vie probable ou de celle de l’espérance de vie calculée sur la moyenne. Il n’est pas moins remarquable, en revanche, à l’inverse de ce qui se passe en Europe occidentale aux XVIIe et XVIIIe siècles, que malgré sa qualité technique assez comparable à celle de la table dressée par Graunt en 1662 (Natural and Political Observations ..., chap. XI, p. 62), la table d’Ulpien, qui aurait pu devenir un instrument d’observation et d’analyse scientifiques, soit demeurée, en l’état actuel de notre information, un simple outil aux seules applications pratiques.

3. De l’Antiquité à la Renaissance

Les dénombrements et l’enregistrement n’étaient pas limités au seul monde soumis à Rome, puisque César, relatant dans la Guerre des Gaules (I, XXIX) la prise du camp des Helvètes, fait état de tablettes de recensement écrites en caractères grecs portant la liste nominative « des émigrants (les Helvètes eux-mêmes) en état de porter les armes, et aussi une liste particulière des enfants, des vieillards et des femmes ». Suivent les chiffres concernant les Helvètes proprement dits, les quatre autres peuplades les accompagnant, les guerriers, enfin le nombre recensé sur ordre de César de ceux qui acceptent de retourner chez eux. Plus loin, à propos des Rèmes, alliés des Romains établis en Belgique, César signale chez eux le même souci de statistique concernant « le chiffre d’hommes que chaque cité avait promis pour cette guerre (contre les Romains) dans l’assemblée générale des peuples belges ». Suivent les chiffres concernant la plus puissante des tribus, celle des Bellovaques, et les autres tribus (ibid. , II, IV).

Malgré cette présence indéniable d’éléments de dénombrement et d’une capacité de recensement chez les peuples « barbares », les invasions désagrégeant l’unité de l’Empire marquent un recul incontestable, confirmé par l’instauration progressive du régime féodal morcelant le territoire occidental en de multiples fiefs seigneuriaux laïcs ou ecclésiastiques se prêtant mal à des recensements d’ensemble. L’effort néanmoins n’a pas cessé sur toute la période. On retracera d’abord les principales étapes antérieures au XIVe siècle, qui marque un tournant tant pour les dénombrements que pour l’enregistrement, puis, du XIVe au XVIe siècle compris, les progrès des recensements, ceux de l’enregistrement, enfin la véritable explosion de la statistique dite descriptive à l’époque de la Renaissance.

Des capitulaires carolingiens à l’« État des feux » de 1328

Des inventaires ou capitulaires de tous les biens (hommes, habitations, bétail et céréales) auraient été établis par les Carolingiens ; Pépin le Bref en 758 et Charlemagne en 762 auraient demandé une description détaillée de toutes les possessions ecclésiastiques: ces débuts de comptabilité économique ont d’ailleurs des antécédents dans les comptes privés retrouvés des grands domaines romains du Bas-Empire, particulièrement en Afrique du Nord. En 786, Charlemagne fit dénombrer tous ses sujets de plus de douze ans astreints à prêter serment.

Au IXe siècle, les polyptyques (tableaux à volets multiples), inventaires détaillés des seigneuries (terme non dépourvu d’équivoque), attestent un effort d’investigation socio-économique descriptive du système de production domanial. Le plus célèbre de tous est sans conteste celui dû à l’abbé Irminon, décrivant les terres de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés, dont la meilleure édition demeure celle de Guérard (1836-1844). Pour le démographe moderne, deux points d’interrogation subsistent: la discordance entre le nombre d’hommes et de femmes, et le taux de reproduction calculé sur les chiffres donnés et qui apparaît anormalement bas, au point de mener à l’extinction de la population (44 enfants pour 29 ménages, exemple donné par J. Dupâquier). L’âge des adultes n’est pas indiqué. Au-delà des problèmes de sous-enregistrement, la question du régime démographique particulier reste ouverte. En dehors des spéculations excessives sur les infanticides, la comparaison avec des données qui concernent à la même époque les serfs de Saint-Victor de Marseille montre une faible nuptialité (imputable en partie à l’exaltation par le christianisme de la virginité, en partie à un déséquilibre effectif des sexes) doublée d’une faible fécondité due vraisemblablement à la persistance des pratiques païennes de contraception et d’avortement qui semble attestée par la fréquence des condamnations portées par les conciles et les pénitentiels.

Des essais de comptabilisation apparaissent en Angleterre dans le Tribal Hidage en 590 et l’Histoire ecclésiastique de Bède le Vénérable vers la fin du VIIIe siècle. L’entreprise la plus complète est incontestablement, au XIe siècle, le Domesday Book ordonné par Guillaume le Conquérant en 1086. Il rassemble (comme d’autres enquêtes du même genre, tels l’Exeter Domesday , le Winston Domesday , le Bolden Book ) les données sur les personnes et les biens soumis à l’impôt royal dans toute l’Angleterre. Des jurys locaux ont enregistré sur des relevés le nom des différents lieux et de leurs tenanciers, le nombre des occupants de chaque demeure, des serfs, des hommes libres, l’étendue des bois, prairies, pâturages, étangs, les moulins..., le tout assorti de redevances ou contributions. Contrairement au relevé des feux établi en France en 1328, le détail intégral des données a été conservé. Ce vaste cadastre, qui ne comprend cependant ni le clergé (évalué à plus de 5 000 membres), ni les femmes, ni les enfants, ni les pauvres, n’inclut pas les villes, et où manquent quelques comtés, fait apparaître un chiffre de 300 000 chefs de famille auquel les démographes modernes conviennent qu’il est vraisemblable d’appliquer un coefficient 3,5 donnant pour 1086 une population estimée à 1 100 000 habitants.

À but fiscal encore, dressé pour les officiers de finances de Philippe VI de Valois, en 1328, en vue de payer l’ost pour l’expédition de Flandre, est l’État des paroisses et feux des bailliages et sénéchaussées de France , couvrant environ 80 p. 100 du royaume, mais dont seuls ont été conservés les totaux récapitulatifs. Toutefois, les nombres obtenus n’étant pas arrondis, on peut raisonnablement considérer que les dénombrements par paroisse ont effectivement eu lieu. Cette certitude s’appuie, en outre, sur la multiplication et la précision accrues des données au XIIIe siècle (rôles fiscaux, levées de milice, relevés d’origine municipale, épiscopale ou abbatiale). Il suffit de mentionner pour la France le pouillé (registre de visite épiscopale) du diocèse de Rouen dressé par Eudes Rigaud sous Louis IX, le cartulaire de l’abbaye Saint-Père de Chartres, les listes de feux de Normandie pour 1236-1244, les « feux de queste » ou feux imposés de quelques villages de Provence (1263 et 1315), le registre des tailles de la ville de Paris pour 1292 (15 200 taillables, soit 60 000 habitants contre 25 000 à la fin du XIIe siècle); enfin « le Dénombrement de la Prévôté et Châtellenie de Pontoise » en 1322.

Pour 24 150 paroisses (la France compte aujourd’hui environ 40 000 communes: les données de 1328 équivalent donc à 60 p. 100 des bases actuelles) l’État ... donne le chiffre de 2 411 149 feux, qui a été longtemps discuté pour lui-même et quant à la population globale qu’il représente. Un nombre important de paroisses ayant été omises (7 500 d’après les estimations ultérieures), le nombre des feux compté sur la base du nombre de paroisses à la fin de l’Ancien Régime devrait être relevé dans les limites territoriales de 1328 à 3 364 000. La discussion porte ensuite évidemment sur le coefficient moyen qu’il convient d’adopter, et la vraisemblance historique du total obtenu. Le coefficient 5, adopté de façon « expéditive » d’après Cuvelier (1912), donne un total (près de 17 millions) acceptable pour certains, excessif pour d’autres qui penchent pour 15, soit 4,5 par feu (ce qui donnerait 19 dans les frontières actuelles). En tout état de cause, et quelle que soit l’ampleur – considérable en fait – des variations régionales, même le plus faible des deux chiffres traduit un état de surpeuplement relatif, qui expliquerait en partie la famine de 1315-1317. L’exploitation du document s’est orientée d’autre part vers l’étude régionale des densités par paroisse et par feu: pour le Bassin parisien l’accroissement n’est en 1709 que de 10 p. 100.

Il n’est pas sans intérêt de mentionner le rôle de l’État des feux de 1328 (découvert, « si l’on peut dire, à deux reprises ») dans les polémiques sur la population. Publié pour la première fois par Velly et Villaret dans le tome X de leur Histoire de France en 1764, le même document a fait, en 1829, l’objet d’une communication de Dureau de la Malle, Mémoire sur la population de la France en 1829 , lu devant l’Académie des inscriptions. Dans les polémiques du XVIIIe siècle sur la dépopulation, Villaret semble avoir voulu prouver que la population française était beaucoup plus nombreuse quatre siècles auparavant. Son argumentation a été réfutée par le marquis de Chastellux (De la Félicité publique ..., 1772), qui a utilisé une démonstration antérieure faite par Voltaire sur un mode plus ironique (Remarques pour servir de supplément à l’essai sur les mœurs ...).

Les progrès des recensements et de l’enregistrement

La Peste noire de 1348-1349, par l’ampleur même de ses ravages, et comme toute crise profonde et prolongée, a entraîné des progrès considérables dans la comptabilité sociale et dans l’enregistrement des données démographiques. C’est ainsi que pour l’Angleterre les rôles de capitation pour les années 1379 et 1381 sont exceptionnels: les collecteurs ont noté avec soin les noms des habitants, maison par maison et, dans les villes, rue par rue. Le fisc exigeait un recensement aussi complet que possible, à l’exception toutefois des enfants de moins de quatorze ans. Mais on s’est sans doute moins intéressé à l’époque à une appréciation du niveau régional de la population au-dessus de quatorze ans, objectif aisément accessible, qu’à un but beaucoup plus difficile à atteindre: l’évaluation de la population globale. Sur la base d’estimations assez arbitraires sur les moins de quatorze ans, les vagabonds (échappant aux rôles) et le nombre d’habitants par feu (3,5), l’historien Russell (1958) a montré l’ampleur du recul pour l’Angleterre: le taux moyen d’accroissement aurait été de 4,6 p. 100 de 1086 à 1346, et le niveau de la population de 2,5 millions en 1270, 3,7 à la veille de la Peste noire, 2,2 seulement vers 1380.

D’après Russell, la discordance entre la forte hausse des salaires urbains, provoquant en Angleterre une forte immigration dans les villes, et le faible niveau relatif de la population urbaine vers 1380 atteste la lenteur de la reprise, qui est également établie pour l’ensemble de l’Europe: pestes et famines se succèdent jusque vers 1450, le niveau des subsistances ayant donc baissé plus encore que celui de la population. Or, dans cette période de crise, les recensements se multiplient, principalement à l’échelle municipale, mais aussi régionale et nationale. Dans ce mouvement les cités italiennes jouent un rôle prépondérant. Venise tout d’abord, qui a conservé au cours des siècles un lien constant avec l’Antiquité, et dont les rôles d’assujettis à la dîme seraient tenus sans interruption depuis 978, dresse le 2 décembre 1368 son premier recensement nominatif et exhaustif. En 1427, commence l’une des enquêtes médiévales à juste titre les plus célèbres, car des plus complètes, le fameux Catasto florentin, particulièrement précieux aujourd’hui pour les historiens en raison non seulement de sa fiabilité et de son exhaustivité, mais aussi et peut-être surtout à cause de la finesse du détail avec lequel les structures sociales et celles des ménages y sont enregistrées. Entreprise à l’occasion d’une réforme fiscale, l’enquête étendue sur trois ans porte sur 60 000 ménages, soit 260 000 personnes; les terres possédées en qualité et en étendue, les animaux, les fonds commerciaux y sont relevés et surtout mentionnés les abattements fiscaux consentis pour les charges de famille. En raison même de cette richesse exceptionnelle, le Catasto florentin fait l’objet depuis de longues années d’une exploitation systématique à base d’informatique par le Centre de recherches historiques de l’École des hautes études en sciences sociales (D. Herlihy et C. Klapisch-Zuber, 1978).

Outre les dénombrements antérieurs de Gênes et de Milan, on peut signaler au XIVe siècle celui de Lucerne (1323: liste de contribuables). Suivent au XVe siècle des relevés municipaux: Grenoble en 1434, Reims et Troyes en 1482, et, au XVIe siècle en Allemagne, Nuremberg, Nordlingen et Strasbourg. À l’échelle nationale, le premier État à réussir son recensement est, assez naturellement, l’un des plus petits: la Sicile en 1501. Mais les dénombrements régionaux se sont multipliés au XVe siècle: ils concernent la Hollande (1436), Naples (1447), la Castille en 1474 et, pour la même année, la Saxe (villes et campagnes comprises), les résultats n’ayant été conservés que pour quinze villes. Enfin, en 1574, sous le règne de Philippe II, a lieu le premier dénombrement d’un grand État couvrant à la fois l’Espagne et l’Empire.

En France, le XVe siècle est l’époque où naît et se répand l’étrange légende selon laquelle le royaume aurait compté, dès Charlemagne, 1 700 000 villes ou clochers. C’est ainsi que la Chronique de Saint-Denis , en 1405, lors des tentatives de redressement des finances royales par Philippe le Bon, rappelle que le royaume contient 1 700 000 villes, bourgs et villages imposables (à l’exception de 700 000 d’entre eux, ruinés) à raison de vingt écus d’or par an. Ce chiffre devait se transmettre, sous une forme ou sous une autre, jusqu’à la fin du XVIe siècle. Pourtant il impliquait, à raison de 80 feux par clocher et 5 personnes par feu, une extravagante population de 600 millions d’habitants. Le chiffre est repris en 1514 par Pierre Desray (ou Desroy) dans les Grandes Cronicques , rééditées en 1515 sous le titre Les Cronicques de France , puis en 1518 sous le titre La Mer des Cronicques , et attribué à un comptage de 1404. On le retrouve en 1539 dans la géographie descriptive intitulée Division du Monde , due à Jacques Signot. Loys le Boulenger, dans un livre très rare paru en 1525 ou 1565, attribue encore à la France 600 000 villes et villages, 25 millions de feux, soit 120 millions d’habitants. En 1576, les états de Blois donnent encore à la France 600 000 villes et villages et 20 millions de feux, soit 80 millions d’habitants. « Il faudra attendre la fin du XVIe siècle avec Bodin, Barnaud et les auteurs de la Satyre Ménippée , pour voir rejeter ces chiffres extravagants » (J. Hecht, 1977). Sans doute leur fortune était-elle en partie due aux échecs des projets de recensement de Charles VIII en 1492 et Louis XII en 1503.

L’enregistrement des données, autre base de la comptabilité sociale avec les relevés qui constituent, comme on l’a vu, des opérations distinctes, connaît lui aussi des progrès importants à partir du XIVe siècle. Il s’agit dès l’origine d’une entreprise strictement ecclésiastique et l’on aurait à cet égard, d’après J. Dupâquier, mal interprété pour la France la nature exacte de l’ordonnance de Villers-Cotterêts, promulguée sous François Ier en août 1539, rendant obligatoire l’enregistrement des actes de baptême. Il semble qu’il s’agisse tout au plus d’un rappel. Tel est aussi le cas de l’ordonnance d’Henri le Barbu, évêque de Nantes, qui rappelle en 1406 les règles de tenue des registres mais ne saurait la prescrire car c’était une pratique déjà établie. Inversement, en 1280, des décrétales de Grégoire IX précisent que la preuve de non-consanguinité pour les mariages doit être apportée par témoignage, ce qui implique évidemment l’absence de registres. Les premières indications se situent autour de 1300. En 1308, Pétrarque va chercher l’acte de naissance de Laure à Cabrière. En 1314, l’existence d’un registre des baptêmes à Arezzo est attestée (contrairement à l’existence d’un registre des mariages à Rimini dès 1232, qui n’a jamais été certifiée), ainsi qu’à Crémone en 1314, à Sienne en 1379. En 1334, à Givry, paroisse de Bourgogne, existe un livre de sépultures consistant en un relevé de paiements et de redevances: peut-être faut-il y voir le livre de comptes du cimetière; en 1336, commence le registre des mariages. Les baptêmes sont enregistrés à Florence à partir de 1398, les mariages vers 1430. À partir de 1450, les registres deviennent nombreux. Le premier registre complet (baptêmes, mariages et sépultures) semble être pour la France celui de Montarcher dans la Loire, qui couvre la période de 1469 à 1582. Le registre de Roz-Landrieux (Ille-et-Vilaine) est certainement antérieur à la date du premier acte (novembre 1451), car les premiers feuillets manquent.

Le concile de Trente (1543-1563) prescrit dans ses décrets la tenue obligatoire de « registres de catholicité », ou status animarum , et en précise les règles pour ce qui est des baptêmes et des mariages, afin non seulement de vérifier comme auparavant qu’il n’existe pas d’obstacle (comme la consanguinité) au mariage, mais en outre pour déceler les adeptes d’autres confessions. Mais, pour des raisons mal connues, les décrets du concile n’ont pas été reçus en France. L’ordonnance de Blois de 1579 qui renouvelle l’extension des prescriptions aux décès et aux mariages, celle de Saint-Germain-en-Laye qui rappelle l’obligation du dépôt annuel aux greffes et décide pour le faciliter la tenue des registres en double exemplaire, n’améliorent guère la situation. Les registres demeurent très mal tenus jusqu’à la fin du XVIIe siècle, et leur exploitation n’est vraiment fructueuse pour l’historien qu’à partir de 1736.

4. Les débuts de la statistique descriptive et quantitative au XVIe siècle

On voit nettement dès le XVIe siècle se dessiner deux des courants de pensée qui domineront la scène européenne jusqu’au début du XIXe siècle et se rattachent respectivement à la tradition aristotélicienne de la statistique descriptive et à la pratique latine du recensement. Cette dualité s’accompagne d’une innovation majeure due évidemment à l’imprimerie: la publication des données et des comparaisons et leur discussion publique. Un troisième courant majeur est étroitement lié aux grandes découvertes: ce sont les récits de voyage puis de séjours plus ou moins prolongés parmi des peuples lointains et des civilisations à la fois étranges et étrangères, qui reprennent la tradition d’Hérodote et jettent les fondements de la future géographie humaine tout en constituant une authentique proto-ethnologie. Pour des raisons évidentes de cohérence on a laissé de côté ce matériel proprement ethnographique qui, pour notre période, reste à l’écart de l’effort vers la modélisation.

La statistique qualitative

Une véritable floraison d’ouvrages décrivant les ressources naturelles et les principales caractéristiques de différents pays, qu’ils comparent à l’occasion, se produit au XVIe siècle. On peut citer l’ouvrage de Sébastien Munster, moine franciscain passé au protestantisme, professeur à Heidelberg et à Bâle, Cosmographia, Beschreibung aller Länder... in welcher Begriffen aller Völcker, Herrschaften ..., Bâle, 1536 et 1544, traduit en français en 1556 sous le titre Cosmographie universelle contenant la situation de toutes les parties du monde avec leurs propriétés et appartenances , Bâle, 1556 et 1565. En 1539 est publiée à Paris La Division du Monde, contenant la déclaration des provinces et régions d’Asie, d’Europe et d’Afrique , de Jacques Signot, qui continue d’ailleurs à perpétuer la légende, pour la France, des dix-sept cent mille clochers. En Italie, F. Sansovino (1521-1586) publie en 1562 à Venise un ouvrage décrivant vingt-deux États, y compris l’« Utopie », Del governo e amministrazione di diversi regni e republiche ; et G. Botero (1540-1617), considéré, par ailleurs, comme l’un des premiers précurseurs de Malthus et l’un des meilleurs théoriciens de la population (Della causa della grandezza e magnificenza della città ), publie en 1593 La Relazione universali comprenant, d’une part, la description géographique des États, d’autre part, leur constitution, les causes de leur grandeur et de leur richesse, et leur situation religieuse.

Pour la France, on peut signaler d’Étienne Pasquier, avocat au parlement de Paris, les Recherches de la France (1581) de nature essentiellement juridique et historique, mais écrites d’un point de vue très « national », s’efforçant de comprendre en profondeur les origines de la puissance monarchique, de donner une vue claire de la société et des principales institutions parmi lesquelles la Cour. Peu après, en 1614, Pierre d’Avity (1573-1635), gentilhomme ordinaire de la Chambre du roi, publie les États, Empires, Royaumes, Seigneuries, Duchés et Principautés du Monde , dont le contenu rappelle Sansovino et Botero, quoique avec plus d’importance accordée à la géographie. Il décrit cependant avec quelques détails les mœurs anciennes et contemporaines de chaque pays, la « généalogie » des familles princières et nobles, les « richesses », à savoir la monnaie et les revenus de l’État, ainsi que les questions religieuses et militaires. Dans le même esprit, Pierre Scévole de Sainte-Marthe publie encore en 1670 L’État de la Cour des Rois de l’Europe .

Aux Pays-Bas, Guillaume et Jean Blaeu préparent avec Jean de Laet la série de trente-six volumes parue chez Abraham et Bonnaventure Elzevier de 1624 à 1640 sous l’appellation courante de « Petites Républiques ».

Les débuts de la statistique quantitative

La plupart des auteurs cités plus haut se contentent de décrire, sans faire appel à des données chiffrées. Tout autre est l’optique, à cette même époque, des protagonistes et théoriciens du dénombrement qui, avec Guichardin, invoquent l’exemple romain et ont pour nom Froumenteau, Bodin, Montand, Montchrétien.

L’historien florentin Guichardin, auteur de l’Histoire d’Italie écrite entre 1537 et 1540, traduite en latin en 1587 par son neveu Louis Guichardin, puis popularisée en français, notamment par les Maximes populaires de François Guicciardini, Gentilhomme florentin, traduites nouvellement par le Chevalier de Lescale (Paris, 1634), est probablement l’un des premiers à avoir souhaité que les souverains européens suivent l’exemple d’Auguste (éd. française: livre I, maxime XCVI, 88-90) et à proposer dans son Avis un plan détaillé contenant même la mention d’un impôt par tête. Ainsi que l’écrit J. Hecht: « La leçon ne sera pas perdue, de Bodin à Vauban et Fénélon. »

En effet, l’auteur qui a exercé dans ce domaine de son temps comme aux siècles suivants l’influence la plus grande est peut-être Jean Bodin, connu non seulement pour sa Démonomanie des Sorciers (1580) et sa Réponse au paradoxe de M. de Malestroit (1568) où il établit certains fondements de la discussion moderne sur la circulation monétaire, mais aussi par son grand traité de science politique La République , paru en 1576. Tout le premier chapitre du livre VI est consacré à ce qu’il appelle la « censure » par un rappel sans équivoque du census romain: c’est, en effet, « l’estimation des biens de chacun ». Après s’être demandé « s’il est expédient de livrer le nombre des sujets et les contraindre de bailler par déclaration des biens qu’ils ont », Bodin entend démontrer que « les utilités qui reviendront au peuple du dénombrement des sujets seront incroyables et infinies ». D’après lui, le dénombrement fournira une base solide pour les levées de troupes, les réquisitions pour les corvées de travaux publics ou les colonies, l’approvisionnement des villes. Il supprimera un grand nombre de procès en matière de majorité d’âge, pour fait d’impôts ou pour fausse noblesse. Il permettra de constituer les états, corps et collèges selon les biens et âge de chacun, comme cela se faisait en Grèce et à Rome. Il sera indispensable pour recueillir les voix dans les élections. Indispensable aussi pour distinguer la population active des parasites. (« On verra aussi par le dénombrement, de quel métier chacun se mêle, de quoi il gagne sa vie, afin de chasser des républiques... les mouches, guêpes, qui mangent le miel des abeilles, et bannir les vagabonds, les fainéants, les voleurs. ») Le dénombrement des biens enfin est indispensable, « afin qu’on sache les charges que chacun doit porter ». Et de conclure sur cette perspective d’une « politique rationnelle » qui annonce très directement les ambitions ultimes des arithméticiens politiques du XVIIe siècle et les utopies rationalisatrices du XVIIIe siècle: en remédiant à la pauvreté extrême des uns et à l’excès de richesse des autres, on pourra peut-être éviter les séditions, troubles et guerres civiles.

Le succès de ce chapitre a été considérable: il a été, ainsi que l’indique encore J. Hecht, « constamment repris, plagié ou démarqué sans que les emprunteurs aient cru utile de citer leur source ». La démonstration des avantages démographiques, économiques, judiciaires, politiques, sociaux et fiscaux des dénombrements développée par Bodin se retrouve intégralement sans mention de leur auteur dans le Miroir des Français signé par N. de Montand. Et ce dernier est à son tour pillé sans vergogne, avec bien d’autres, dans le Traité de l’Économie politique (1615) d’Antoine de Montchrétien.

Montand est toutefois plus et mieux qu’un plagiaire. Il partage avec Nicolas Froumenteau, auteur du Secret des Finances de la France (1581), un souci d’information et de publicité statistique qui les distingue nettement de leurs contemporains. S’ils s’accordent sans mal avec Bodin sur ce qu’on peut appeler les données « de base » (enregistrement du mouvement de la population par les autorités ecclésiastiques et recensement), leur ambition va plus loin et touche à une témérité qui ne le cède en rien à celle des fondateurs britanniques de l’arithmétique politique. Ils cherchent en effet à évaluer l’impact de la guerre civile sur la population du royaume, critiquant au passage la légende des 1 700 000 ou 600 000 clochers, et s’étonnant que personne n’ait encore cherché à établir de tels chiffres avec précision du nombre des clochers, maisons et familles. Froumenteau avance pour sa part les chiffres de 100 000 paroisses ou clochers (132 000 avec les hameaux), alors que les historiens démographes estiment actuellement que 40 000 paroisses est un maximum, et de 3 500 000 à 4 millions de familles, maisons ou feux. Ils n’hésitent pas à risquer des chiffres (étonnamment précis) de maisons brûlées, personnes tuées (765 200 d’après Froumenteau), femmes violées, etc. Montand quant à lui donne de 600 000 à 4 millions de morts, 400 000 femmes et vierges prostituées et violées. Les statistiques économiques aussi leur semblent importantes, et l’on trouve chez eux l’idée, sinon du sondage, du moins de la monographie représentative.

Il n’est pas sans intérêt de noter que ces auteurs appartenaient à un groupe protestant « contestataire ». Peut-être faut-il rapprocher ce fait des déclarations de Sully qui, d’une part, mentionne une bonne douzaine de fois dans ses Économies royales (1611), généralement sujettes à caution, un « Cabinet d’archives » qu’il aurait décidé de créer en 1595 pour centraliser et conserver tous les documents recueillis, et qui n’aurait pas survécu à son départ des affaires en 1611, ainsi que, d’autre part, une instruction qu’il aurait donnée le 1er avril 1607 pour faire dresser un récapitulatif financier depuis 1598. Quelque crédit, limité semble-t-il, qu’il faille accorder à Sully comme mémorialiste, la convergence de ses préoccupations avec celles de Froumenteau et Montand, prolongeant les prises de position de Bodin, semble bien indiquer qu’en France, dès la fin du XVIe siècle, les vues au moins doctrinales, voire théoriques sur le caractère irremplaçable des données sociales quantitatives exhaustives étaient fermement établies.

5. Les recherches sociales concrètes et quantifiées aux XVIIe et XVIIIe siècles

Les trois courants

C’est seulement dans la seconde moitié du XVIIe siècle que les conceptions apparues en France, au XVIe siècle, ont été mises en application. On verra finalement comment se nouent des relations changeantes et s’effectuent des interpénétrations entre ces trois grands courants de la recherche sociale: la statistique descriptive d’inspiration aristotélicienne principalement implantée en Allemagne, le souci français de recherches quantitatives exhaustives, enfin l’arithmétique politique d’origine anglaise qui connaît de très nombreux adeptes sur le continent. Ce ne sont donc pas deux sources (l’une qualitative, l’autre quantitative) de la recherche sociale empirique qu’il faut distinguer avec l’essai capital de P. Lazarsfeld (1961; traduction française B.-P. Lécuyer, 1970) mais bien trois. Le principal mérite de Lazarsfeld a été d’exhumer entièrement les grandes lignes de cette préhistoire de la recherche sociale (qu’il aimait appeler malicieusement « l’envers de l’histoire des sciences sociales ») et de rétablir la continuité de la tradition allemande de statistique descriptive. Il en a même pressenti, sans pouvoir l’argumenter plus avant, l’influence sur la France qu’il situait vers la fin du XVIIIe siècle. Nous savons aujourd’hui, grâce notamment aux travaux de J.-C. Perrot, que cette influence s’est exercée sensiblement plus tard, sous le premier Empire. Mais Lazarsfeld n’a pu saisir la position médiane de la France entre les courants britannique et allemand ni les multiples interférences qui en ont résulté (la France abandonnant vers 1740 l’idée des recensements sous l’influence, précisément, des arithméticiens politiques, alors que la Suède la mettait effectivement en pratique sans que l’on puisse affirmer clairement si ce fut de façon indépendante ou non).

L’école de la statistique descriptive allemande

La tradition de Munster, Sansovino, Botero, d’Avity et des Elzevier fut reprise après une interruption due à la guerre de Trente Ans, qui a laissé l’Europe centrale et plus particulièrement l’Allemagne exsangue et ruinée. Du point de vue politique et intellectuel, la situation allemande après les traités de Westphalie se caractérise par un déclin marqué des pouvoirs de l’empereur, par l’émiettement politique, dont les conséquences intellectuelles sont immédiates: « Le droit international, écrit Lazarsfeld, s’appliquait à quelques kilomètres de la maison ou du lieu de travail de chacun. »

Le premier ouvrage qui ait relancé cette forme de statistique en Allemagne (le terme lui-même n’étant apparu qu’en 1672 dans le Microscopium Statisticum de Helenus Politanius, qui a peut-être repris le terme de Machiavel) est le Vom teutchen Fürsenstaat de Ludwig Veit von Seckendorff qui décrit les principautés allemandes. Mais le véritable fondateur de la statistique au sens de « recherches en matière politique » (Sinclair, Observations sur la nature et les principes des recherches statistiques ..., Londres, 1802), ou encore de « morphologie politique et sociale » est incontestablement Hermann Conring. Né en 1606, fils d’un pasteur de Friesland, il commence ses études à Helmstaedt dans le duché de Brunswick (plus ou moins dépendant alors du Hanovre), puis réside de 1625 à 1631 en Hollande, à Leyde, d’où Grotius est parti quatre ans auparavant. Ses études ont principalement porté sur la médecine: c’est aussi le cas de sir William Petty, son contemporain britannique, que Lazarsfeld lui oppose presque point par point. On note, au demeurant, que dans la préhistoire des recherches sociales le rôle des pasteurs, prêtres et médecins se révèle prépondérant. Conring s’est en outre pénétré des idées de tolérance de Grotius et a fréquenté les cercles arminiens dont l’attitude permissive en matière de religion l’a marqué profondément. Il a enfin suivi le cours d’Heinsius sur la Politique d’Aristote.

Bien qu’il ait défendu la théorie de Harvey sur la circulation du sang, ses propres cours de philosophie naturelle demeurent très traditionnels. En 1660, le cours qu’il annonce – et qui sera longtemps le véritable canevas de la « statistique » ou science politique dans les universités allemandes – concilie habilement la tradition universitaire (le schéma des « quatre causes » ou methodus quatuor causarum , comparable à nos leçons types en deux ou trois points selon les disciplines, ou au plan type des thèses) et l’innovation, c’est-à-dire la discussion des réalités politiques du monde présent. Selon le schéma type, Conring, pour autant qu’on puisse le savoir d’après les notes de cours publiées contre son gré en 1677 sous le titre Examen rerum publicarum... totius urbis (il enseignait en latin, mais de mémoire et sans notes), étudie successivement pour chaque État:

– les causes matérielles : population et nombre d’hommes;

– la cause finale : les buts que s’assigne la communauté naturelle;

– la cause formelle : droit, coutume et droit du prince;

– la cause efficiente : administration au sens large, ensemble de l’appareil judiciaire et bureaucratique.

Le système était d’abord exposé en tant que cadre général, puis appliqué logiquement aux différents États considérés tour à tour, selon une approche résolument empirique conforme à l’esprit de Bacon: décrire d’abord ce que l’on constate, expliquer le pourquoi ensuite. Infatigable lecteur et collectionneur, Conring rassemblait une véritable masse d’informations puisée dans Botero et les auteurs de la Renaissance; naturellement, les Petites Républiques des Elzevier étant imprimées à Leyde, il n’est pas improbable qu’il ait connu leurs rédacteurs. Il est à noter que, pour lui, la plus grande puissance est encore l’Espagne.

Contrastant avec l’influence exercée en Europe avant lui par Grotius et, après lui, par Leibniz, qui fut recruté comme collaborateur de l’évêque de Mayence par un ancien élève de Conring et qui pourtant était aussi aristotélicien, le rayonnement de ce dernier est resté circonscrit à l’Allemagne. Ainsi s’explique aussi son incompréhension totale des projets de Leibniz plaidant pour la fondation en Saxe d’une académie à objet illimité à laquelle serait associé un bureau de renseignements centralisant les données sur le « nombre des décès et des naissances... [et les] observations sur les différentes choses qui arrivent à tel âge sur les maladies, les saisons, afin d’en tirer les conséquences ». Les temps n’étaient d’ailleurs pas mûrs. C’est seulement en 1706 que Kaspar Neumann, pasteur à Breslau et précieux informateur de Halley en 1693, entre à l’Académie de Berlin. Conring devait aussi tenter de dissuader Leibniz de poursuivre ses travaux mathématiques. En revanche, son emprise sur la discipline des notitioererum publicarum , dénommée aussi collegia statistica (« séminaires de formation politique », pourrait-on traduire librement) a été totale en Allemagne et sur une partie de l’Europe centrale. La fondation de l’université de Halle par Veit von Seckendorff en 1694 dans le but de former des cadres au service de l’État, sans utilisation du latin mais avec un net esprit de système, puis l’ouverture de l’université de Göttingen en 1737, rapidement célèbre pour sa bibliothèque destinée, fait sans précédent, aux recherches personnelles des étudiants qui ne recevaient pas seulement un enseignement magistral, ont assuré la permanence de la « statistique ». La principale figure est Georg Achenwall (1719-1772), auteur en 1749 d’un Abriss der neuesten Staatswissenschaft ... qui connaîtra quatre rééditions de son vivant et traite des neuf États que retiendront tous les auteurs pendant un demi-siècle: l’Espagne, le Portugal, la France, la Grande-Bretagne, les Pays-Bas, la Russie avec la Pologne, le Danemark et la Suède.

Son successeur, August Ludwig von Schlözer (1735-1809), se trouve dans une position quelque peu contradictoire. D’un côté, il se réfère aux courants britannique et français en recommandant l’usage par le « statisticien privé » des données chiffrées de la statistique dite « officielle » communiquée pour la première fois au grand public par Anton Friedrich Büsching (1724-1793) dans sa Description du monde entier (Neue Erdbeschreibung ), publiée de 1754 à 1807, et dans son périodique, le Magazin für Historiographie und Geographie , qui paraît à partir de 1767. De fait, on a pu dire des Staatsanzeigen de Schlözer (1782) qu’elles étaient un « véritable arsenal de documents statistiques », c’est-à-dire chiffrés, en faveur des classes opprimées. Mais, par ailleurs, le théoricien Schlözer (Theorie der Statistik ...) maintient fermement l’adage aristotélicien selon lequel vires unitae agunt (c’est la cohésion qui produit l’action), qui se concilie mal avec une démarche d’analyse quantitative. Pourtant il annonçait dans son introduction son intention de rééditer l’œuvre de l’arithméticien politique Johann-Peter Süssmilch, mais en précisant bien qu’il y voyait un auxiliaire de la statistique au sens noble. Le dernier théoricien important de l’école de Göttingen fut Niemann, auteur d’une théorie de la statistique dite généralisante dans son Abriss der Statistik und Staatenkunde , 1807.

Jusqu’à la fin, l’école de Göttingen refusa toute conciliation, toute « passerelle » vers l’arithmétique politique, potentiellement présente cependant dans les travaux d’auteurs tels que le Danois Anchersen (1700-1765), qui avait publié dans son Statuum cultiorum in tabulis un tableau synoptique des caractéristiques de quinze États européens, dans ceux de Büsching déjà cités, et les ouvrages de A. F. W. Crome (1753-1833) auteur entre autres d’un livre rempli de tableaux numériques intitulé Sur la taille et la population des États européens (Ueber die Grösse und Bevölkerung der sämtlichen europäischen Staaten , 1785) et pourvu d’une bonne méthode critique. Ainsi naquit la « statistique des tableaux » (Tabellenstatistik ) qui suscita notamment en 1806 une très violente controverse que l’on peut suivre dans les Göttingen gelehrte Anzeigen et qui est relatée par John (1884): les tenants de la statistique orthodoxe y traitent leurs adversaires de « valets des tableaux » (Tabellenknechten ).

L’arithmétique politique britannique et ses prolongements sur le continent

C’est en 1662 que l’on s’accorde à fixer l’année de naissance de l’arithmétique politique, avec la publication à Londres des Natural and Political Observations... upon the Bills of Mortality , par John Graunt (1620-1674), « citoyen de Londres », fils de drapier, apprenti mercier, puis mercier lui-même sa vie durant, et autodidacte. Pourtant, l’expression proprement dite d’arithmétique politique n’est pas de lui, mais de son ami William Petty (1623-1687), et n’est apparue au public qu’en 1697 avec ses Five Essays in Political Arithmetic. Sa Political Arithmetic ne fut publiée qu’en 1690 mais rédigée vraisemblablement vers 1671-1676. Graunt et Petty ont été associés au point qu’encore en 1927 l’éditeur anglais des Petty Papers en deux volumes, lord Landsdowne, attribuait de façon erronée les Natural ... à Petty. Pourtant, si leur inspiration est commune, tout les oppose dans leur vie et dans leur œuvre. Graunt est l’homme d’un seul livre à l’influence décisive. Quoique immédiatement coopté à la toute nouvelle Royal Society, il n’a guère contribué à ses travaux, mais son livre atteignait la cinquième édition deux ans après sa mort (1676). On peut dire de lui qu’il a jeté les bases lointaines de la démographie.

Petty est, au contraire, l’homme des multiples ouvrages, des multiples entreprises, des innombrables intérêts (au sens matériel et intellectuel). Lui aussi fils de drapier, il fait des études chez les jésuites de Caen, puis en médecine à Leyde comme Conring, mais l’inspiration médicale de ses travaux où revient sans cesse le mot « anatomie » le conduit dans une tout autre direction, et enfin à Oxford. Ayant suivi l’armée de Cromwell en Irlande comme médecin général, il y fait fortune en contribuant au cadastre et à la répartition des terres confisquées. La phase scientifique de sa vie commence après 1660 (retour de Charles II et amnistie). Malgré son désir, il ne revient jamais aux affaires publiques: Strauss attribue à cet arrêt brutal sa deuxième carrière d’écrivain prolifique. En 1662, il contribue, sur le conseil de Hobbes, dit-on, à la fondation de la Royal Society et publie anonymement son Treatise on Taxes and Contributions qui fait de lui, à la différence de Graunt, l’un des grands économistes du XVIIe siècle, réputation renforcée par son très dense Quantulumcumque Concerning Money (1682). L’ensemble de ses écrits d’arithmétique politique de 1670 à sa mort ne compte pas moins de treize ouvrages. Trois grands sujets guident ses réflexions: la croissance économique et la population; les rapports entre la richesse de l’État et celle des particuliers; l’intérêt de l’Angleterre. Sa méthode est inspirée de ses études de mathématiques: « S’exprimer en nombre, poids et mesure. »

Les deux continuateurs directs de Petty sont Gregory King (1648-1712) dont les travaux, demeurés entièrement manuscrits de son vivant et publiés seulement en 1801 par Chalmers en annexe de son Estimate of the Comparative Strength of Great Britain , ont cependant été partiellement repris sous forme de données et d’éléments de raisonnement par sir Charles Davenant (1656-1714) dans son Essay upon the Probable Method of Making a People Gainers in the Balance of Trade (1699). Mais Davenant se réfère aussi à King comme à une autorité en matière de population dans An Essay of Ways and Means of Supplying the War (1695), où ses supputations sur le rendement d’une éventuelle capitation le conduisent naturellement à des estimations de population qui semblent exagérées par comparaison avec celles incontestablement plus sérieuses de King. Dans son Discourse on the Public Revenues (1698), Davenant consacre un premier chapitre à la définition de l’arithmétique politique appliquée aux finances publiques et la définit comme « l’art de raisonner avec des chiffres sur des matières touchant au gouvernement ». Il rend hommage à Petty comme précurseur mais critique en termes très vifs l’insuffisance de ses données, la suffisance de son chauvinisme probritannique et l’accuse d’avoir été plus un courtisan soucieux de flatter Charles II qu’un auteur objectif.

King partage le souci de Davenant de « dégonfler » les chiffres de Petty pour faire apparaître en termes plus réalistes les forces en présence dans la grande confrontation entre l’Angleterre et la France. Héraldiste et généalogiste de profession, correspondant de Leibniz, ayant fait de fréquents voyages sur le continent pour l’ordre de la Jarretière, sa nomination en 1696 comme secrétaire des commissaires aux comptes publics le pousse vraisemblablement à écrire ses Natural and Political Observations and Conclusions upon the State and Conditions of England (1696), où se manifeste un tempérament conservateur, « tory », soucieux de s’opposer par sa modération aux excès d’un Petty et des « whigs » au pouvoir depuis 1680. Il s’agit de « l’œuvre non publiée d’un statisticien officiel ». S’il a été rudement étrillé par E. Le Roy Ladurie (1968) pour la faiblesse de ses données sur le revenu national français, on doit reconnaître en lui l’auteur du premier schéma de comptabilité nationale (O. Piquet-Marchal, 1965). Il est aussi le premier à avoir donné une table de distribution des âges (fort acceptable de surcroît), à avoir établi le coefficient de masculinité, et à s’être intéressé à la pyramide sociale des revenus et donc à la stratification sociale.

On ne peut enfin évoquer l’arithmétique politique anglaise au XVIIe siècle sans mentionner ce qui est peut-être sa plus belle réussite: la table de mortalité de l’astronome Halley (1656-1742), parue en 1693 (« An Estimate of the Degrees of Mortality of Mankind Drawn from Curious Tables of the Births and Funerals at the City of Breslaw » et « Some Further Considerations on the Breslaw Bills of Mortality », Philosophical Transactions of the Royal Society for 1693 ), fondée sur les relevés et premiers calculs du pasteur Kaspar Neumann (1648-1715) sur les actes de baptême et de décès à Breslau pour les cinq années de 1687 à 1691 (l’enregistrement étant régulier depuis 1584, et les séries pouvant remonter à 1550). Envoyés par Neumann à Leibniz, ils furent transmis par ce dernier à la Royal Society qui les a soumis à Halley.

Plus accessibles et plus frappantes sans doute furent les démonstrations apologétiques cherchant à prouver l’existence de Dieu par la constance et la stabilité des données démographiques, tels l’Argument for Divine Providence de John Arbuthnot (1710) et surtout la Physico-theology: or, a Demonstration of the Being and Attributes of God from his Works of Creation (1716) du révérend William Derham (1657-1735).

Après 1720, le centre innovateur de l’arithmétique politique se déplace de l’Angleterre vers le continent et d’abord vers les Pays-Bas, où des contributions intéressantes sur les prix d’achat des rentes ou des tontines, clairement inspirées de la table de mortalité de Graunt, étaient déjà parues en 1669 grâce à Christiaan Huygens (1629-1695) et, en 1671, sous la plume du grand pensionnaire Jean de Witt (1625-1672) avec l’approbation du mathématicien Johan Hudde (1628-1704). Ce problème des rentes est repris en 1729 par Isaac de Graaf (1667-1743). On peut encore citer J. Van der Burch (1673-1758), N. Duyn (mort en 1745), etc.

Plus proches des ambitions généralisantes de l’arithmétique politique proprement dite, deux auteurs néerlandais méritent une mention particulière: l’astronome et cosmographe Nicolas Struyck (1687-1769) et le financier Willem Kersseboom (1690-1771), l’un théoricien, l’autre praticien, et adversaires de surcroît (J. Hecht). Kersseboom s’efforce de résoudre le problème classique qui était déjà celui de Graunt: passer du mouvement de la population à l’état de la population. Il soutient qu’on peut y parvenir par la simple extrapolation. Struyck, dont les œuvres ne nous sont pour l’instant connues que grâce à des extraits traduits en 1912, soutient au contraire, comme plus tard les Français Expilly, Messance et Moheau et comme avant lui Vauban, que le recensement est le seul moyen sûr de connaître la population. S’il faut y renoncer pour des raisons pratiques (il ne semble pas avoir eu vent de l’expérience suédoise de 1749), au moins faut-il appuyer les inévitables extrapolations sur des recensements aussi étendus et sûrs que possible.

Très estimé de tous ses contemporains (sauf de Kersseboom qui lui était nettement inférieur en compétence mathématique), Struyck était membre de l’Académie royale des sciences, de la Royal Society et correspondant assidu de Dupré de Saint-Maur et de ses deux collaborateurs, le mathématicien suisse Euler, membre de l’Académie de Berlin, et le pasteur prussien Johann-Peter Süssmilch, auteur du premier traité complet de démographie Die göttliche Ordnung ..., publié en 1741 puis dans une version élargie en 1761, où le chapitre VIII « Calcul sur la duplication du nombre des vivants » est d’Euler. Entre Süssmilch et Struyck l’échange d’idées est constant de 1741 à 1762.

Ainsi par l’Académie de Berlin (avec Euler) et son protecteur Frédéric II, fidèle soutien de Süssmilch, l’arithmétique politique venait-elle concurrencer en Allemagne même l’ancienne Staatenkunde , qui échouait par contre en Hollande avec le cours professé sans grand succès à Leyde, de 1795 à 1807, par A. Kluit. Avec l’annexion de la Hollande à l’Empire en 1810, la conception française de la statistique triomphait.

Diversité des tentatives françaises de 1660 à 1806 et succès de la statistique suédoise (1745)

À l’opposé de l’Angleterre et de l’Allemagne, la France et la Suède, pays éloignés l’un de l’autre mais alliés politiques depuis Richelieu et unis depuis Descartes par des liens scientifiques, ont en commun l’idéal du recensement nominal exhaustif. Mais les modalités de la réalisation sont opposées: la soudaineté et le succès de l’entreprise suédoise à partir de 1745 contrastent avec l’évolution beaucoup plus lente et incertaine des tentatives françaises qui se situent à mi-chemin des courants anglais et allemand.

En France, de 1660 à 1762, les enquêtes générales ou « descriptives », ou encore « territoriales », dérivent des « enquêtes par chevauchées » confiées aux maîtres des requêtes: elles sont décidées à l’occasion de levées de troupes ou fiscales, de disette, voire de troubles religieux. Avant Colbert, on peut citer celle du surintendant d’Effiat (1630), celle de Richelieu demandant en 1634 le nombre des habitants, « leurs qualités, les manufactures, la commodité des vivres, la fertilité des lieux ». Donc une description qualitative et exhaustive proche de l’esprit allemand, mais avec toujours le souci du dénombrement (réalisé vraisemblablement sur toute la France en 1636 et pour la population de Paris en 1637). En 1645, le Catéchisme royal de Fortin de la Hoguette inclut un projet d’enquête qui ne connaît pas, semble-t-il, de réalisation.

Colbert, sans innover, reprend le mouvement en 1663. Après une enquête-pilote ordonnée à son frère pour 1663 en Alsace, Lorraine et dans les Trois-Évêchés, il ordonne aux intendants pour 1664 une enquête aussi détaillée que possible sur le fonctionnement de l’administration dans leur généralité: cartographie, affaires ecclésiastiques (« crédit et influence » des évêques), état de la noblesse et des affaires militaires, de la justice, des finances, activité économique. Il demandait aussi une confrontation des rôles de la gabelle et de la taille et une « information sommaire... du nombre des habitants » pour rajuster la gabelle. Beaucoup de mémoires ont été reçus, certains furent publiés, ainsi qu’un Atlas de la Gabelle de Sanson fils.

Après Colbert une fièvre statistique s’empare de l’administration qui multiplie les relevés de feux. Mais l’idée se fait jour d’un recensement véritablement nominal et exhaustif, d’abord lors de la famine de 1693, puis en 1694 lorsqu’il est question d’établir la capitation. Ici on rencontre, semble-t-il, l’influence de Sébastien Le Prêtre, marquis de Vauban, commissaire général des fortifications depuis 1678, et qui avait envoyé à Pontchartrain un mémoire sur la capitation. Depuis au moins 1686, date de publication en tirage limité de sa Méthode générale et facile pour faire le dénombrement des peuples (reprise en 1707 dans le chapitre X du Projet d’une dîme royale , sans toutefois les détails pratiques), Vauban s’est affirmé partisan résolu du dénombrement nominal. La comparaison de sa nomenclature avec celle de la circulaire de Pontchartrain montre l’étendue et les limites de cette influence. Mais c’est dès 1682 qu’il semble avoir appliqué sa méthode à Douai, alors qu’il en était gouverneur. Il est possible que Tours ait été dénombré de la même façon dès 1681. On trouve ensuite les dénombrements sur le même modèle d’une série de villes-frontières et places fortes de 1685 à 1697. Le rapprochement avec les colonies est éclairant. Les instructions pour le dénombrement nominal détaillé de la population commencent dès 1635. Sous Colbert et après lui, les instructions sont régulièrement renouvelées et bien exécutées. La remarque vaut aussi pour la Corse en 1740 et 1770.

Quel contraste entre la périphérie, où la population est peu nombreuse et bien circonscrite, où la troupe fournit d’excellents agents recruteurs, où les impératifs de défense l’emportent sur les craintes de nature fiscale, et l’extrême prudence du pouvoir royal pour les populations de l’intérieur!

Dès 1697, en effet, la série des mémoires des intendants pour l’instruction du duc de Bourgogne marque un retour, non seulement aux (trop) vastes enquêtes descriptives, territoriales et à prétention exhaustive, mais aussi au simple et traditionnel dénombrement par feux (le Languedoc excepté). Même recul lors des relevés de 1709, après « le Grand Hyver » et 1713. Les trois publications des Saugrain (Dénombrement du royaume , 1709; Nouveau dénombrement du royaume , 1720; Dictionnaire universel , 1726), constamment pillées pendant tout le XVIIIe siècle, ne contiennent en fait que les chiffres douteux et périmés de ces relevés des feux. L’enquête de la Ferme générale des grandes gabelles ordonnée par le contrôleur général Dodun en 1722, exécutée de 1723 à 1726, repose toujours sur les feux. Elle est doublement limitée à l’étendue de la Grande Ferme et aux tranches d’âge de plus de huit ans (soumis à l’impôt sur le sel). Enfin, l’enquête ordonnée par Orry en 1745, si elle contient des aspects économiques et sociologiques importants, est démographiquement partielle et suspecte. Après l’ultime enquête générale de Bertin en 1762, les auteurs français abandonnent enquêtes descriptives et dénombrements pour les procédés de l’arithmétique politique: relevés limités des naissances et des décès, et application d’un multiplicateur universel (Expilly, Dictionnaire géographique ..., 1762-1770, à partir du volume II, 1764; Messance, Recherches sur la population ..., 1766; Montyon, Recherches et considérations sur la population de la France , 1772).

C’est précisément trois ans après l’échec d’Orry qu’est promulguée par le Rijksdag suédois la loi du 3 février 1748 qui crée la statistique officielle, ou Tabellverket (Administration des tableaux), couronnant ainsi vingt années de discussion où s’étaient illustrés Hökerstedt, l’évêque Benzelius, et surtout Per Elvius, secrétaire de l’Académie des sciences (fondée en 1739) depuis 1744, auteur d’un mémoire sur l’effectif de la population et sa répartition par âge d’après les listes de naissances et de décès et suivant, semble-t-il, la méthode exposée par Kersseboom en 1738. Le mémoire fut remis au Rijksdag en 1746, à peu près au moment où le général J. A. von Lantinghausen proposait à l’Académie un relevé systématique des données démographiques et l’adoption par les paroisses d’un plan uniforme pour la collecte des données.

Les travaux du vaste Tabellverket étaient centralisés et résumés par le Kanslikollegium (commission de la Chancellerie) dont le secrétaire Carleson était assisté par le successeur d’Elvius, Per Wargentin (1717-1783), un fils de pasteur ayant opté pour l’astronomie. Dès 1754-1755, il publiait dans les recueils de l’Académie des « Notes sur l’utilité des tables annuelles de natalité et de mortalité », suscitant dès 1760 trois lettres de Deparcieux sur les chiffres de 1758. Ayant réussi en 1764 avec l’aide de Runeberg à faire supprimer le secret imposé jusque-là, il suscite par ses travaux publiés en français l’intérêt de toute l’Europe.

La division de la France en départements, effective dès juillet 1790, devait doter la France d’une unité de taille excellente pour les dénombrements. L’avantage n’apparaîtra que sous le Consulat. L’effort national reprend d’abord dans la confusion: en 1790, quatre recensements séparés sont demandés simultanément. Il y a malgré tout trois réussites: les recensements de 1790, de l’an II (1794) et de l’an IV (1796), complètement méconnu. La lente genèse, à partir de l’an VI (1798), du Bureau de la statistique créé sous le Consulat, a été minutieusement retracée par le docteur Biraben (1970). Jusqu’en 1806 ce bureau se partagera entre les recensements et la statistique départementale des préfets, très inspirée de la tradition allemande. En 1806, une crise suscitée par Duvillard devait provoquer un retour aux statistiques numériques strictement utilitaires.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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